
Tous les arts martiaux sont à l’origine des tentatives pour apporter une réponse, une solution à des situations conflictuelles d’agression. Il faut bien sûr distinguer les réels arts martiaux, qui sont les arts de la guerre dont le but était de combattre sur un champ de bataille, comme c’est le cas de l’art du tir à l’arc kyûdô et celui de la lance naginata par exemple. Le karaté, en revanche, n’a jamais été conçu dans cette optique de la guerre mais plutôt en tant que défense civile, ce que nous appelons aujourd’hui la self-défense.
Une situation de combat est au départ une situation chaotique qui met à mal nos émotions, notre mental et notre corps. Le chaos est par définition une situation de désordre et de confusion que l’on cherche normalement à éviter. Le degré de dangerosité présent dans une telle situation de combat où la vie peut être en jeu nous confronte à la peur la plus élémentaire et la plus horrible, celle de la mort. Si l’on ne s’est jamais préparé à une telle situation conflictuelle, les probabilités de ne pas s’en sortir sont hélas proportionnellement grandes. On comprend donc aisément que depuis l’aube des temps l’homme ait cherché à domestiquer ce chaos pour se rassurer et être prêt, le moment venu, à défendre son clan, ses proches, ses biens et sa vie.
Une des forces de l’homme est de chercher à s’adapter à son environnement et dans une certaine mesure de le domestiquer. Nous avons ainsi domestiqué le feu pour nous chauffer, nous éclairer, et manger en facilitant l’assimilation des aliments. Nous avons domestiqué certains animaux pour utiliser leur énergie, leur peau, leur viande. Nous avons domestiqué les plantes ce qui nous a fait passer du stade de la cueillette sauvage à l’ère de l’agriculture nous exposant ainsi moins à la famine. Il nous a également fallu apprendre à nous protéger des prédateurs et des intempéries en construisant des habitations protectrices, si ce n’est des forteresses. Il nous a également fallu, hélas, nous protéger de notre propre espèce en développement des armes et des méthodes de combat. Le développement de l’espèce humaine avec ses technologies nous a également installé dans un confort qui émousse notre sens de la survie. Ainsi, nous sommes mieux protégés mais nous ne savons plus nous défendre.
Tous comme les animaux les hommes se battent. Dans l’espèce animal nous pouvons distinguer deux formes de combat. Celui qui a pour but la survie et consiste à se défendre contre un prédateur, toujours d’une espèce différente. Puis le combat rituel qui se produit entre congénères de la mème espèce pour défendre un territoire ou montrer sa supériorité physique pour devenir le chef du clan par exemple et également pour choisir les femelles. Dans le combat rituel on cherche souvent à impressionner comme le chat qui fait le dos rond et hérisse ses poils pour paraître plus grand et plus fort. L’homme est un animal particulier en ce qu’il peut devenir un prédateur pour sa propre espèce. D’autre part, le développement des armes, notamment celles permettant de tuer à longue distance, a complètement déconnecté l’acte de tué de notre dimension émotionnelle. En effet, il est très différent de tuer une personne de ses mains en le voyant agoniser que de lancer un missile à des kilomètres sans jamais voir le visage des victimes.
L’homme a donc toujours cherché des moyens de défense ou d’attaque, les deux étant les facettes de la même pièce. Pour avoir une forme de contrôle sur le chaos d’une situation d’agression, nos ancêtres ont recherché les leviers d’actions, où les éléments prévisibles dans un combat sur lesquelles ils pouvaient se préparer. C’est probablement de cette manière que les arts martiaux ont commencé à voir le jour puis se sont perfectionnés au fil des siècles.
Ainsi, l’homme a trouvé des méthodes pour améliorer ses capacités physiques, notamment la force, la vitesse, l’endurance et la souplesse. Il s’est également rendu compte que le combat était une situation de stress important qu’il fallait apprendre à gérer. Il s’est certainement rendu compte que le travail poussé de la condition physique permettait dans une certaine mesure de fortifier le mental et donc la gestion du stress. Il convenait également d’entraîner et de développer l’intelligence du corps pour qu’il soit apte à s’adapter à des situations d’agression. Dans le cadre la défense personnelle, ou self-défense, les catégories d’attaques sont finalement facilement identifiables. En effet, un homme n’a que deux bras et deux jambes, ce qui limite les possibilités d’attaques. L’agresseur peut également avoir une arme mais celle-ci devient finalement que le prolongement de son corps, donc là aussi il y a beaucoup de choses prévisibles.
En partant des possibilités d’agression il était donc possible de s’entraîner à des réponses défensives. Ainsi, on retrouve sur tous les continents des traces de méthodes de combat et quand nous les comparons, nous nous rendons compte de nombreuses similitudes entre elles. Cela est explicable par le fait qu’il n’y a pas une infinité de réponses à une même situation car nous sommes limités par la mécanique de notre corps et l’espace-temps. On retrouve ainsi des techniques semblables en lutte gréco-romaine et en jûdô. Ce sont ensuite les règles imposées dans un cadre sportif permettant des confrontations dans un certain contexte qui ont modulé les contours techniques, en fonction de ce qui est permis ou non, et qui ont donc présidé à l’abandon de certaines solutions défensives comme par exemple les techniques de percussions dans certaines formes de lutte les interdisant.
En s’entraînant aux arts martiaux, si nous pouvons les appeler ainsi par commodité, nos ancêtres ont cherché à apprivoiser le chaos en s’y préparant au mieux. L’illusion peut naître d’une absence d’expérience. En effet, on ne peut savoir si une lame coupe si on s’entraîne uniquement à des gestuelles dans le vide. Il est un moment nécessaire de tester la coupe sur un matériaux. Mais là encore, une botte de paille fixe est très différent d’un ennemi qui avance en courant avec une lance ou qui charge à cheval, sans parler d’une éventuelle armure. On comprend alors qu’il y a toujours une limite dans la préparation, aussi intensive et sérieuse soit-elle. En effet, quand on est confronté à une réelle bataille ou une vraie agression, alors le moment de vérité jailli, l’efficacité des entraînements se révèle ou non.
La confrontation à la réalité du combat et du chaos ne peut être la base d’un entraînement car cela expose notre intégrité physique et notre vie de manière trop dangereuse. L’entraînement n’a de sens que parce qu’il permet d’établir un socle permettant d’avoir une certaine prise sur des évènements qui sont par définition incontrôlable. Ainsi, même si le combat réel est compliqué à aborder et encore plus à maitriser, c’est une lapalissade que de dire que mieux on s’y prépare, plus on a des chances de trouver une issue honorable dans de telles situations.
Ainsi à l’origine est le chaos du combat puis par l’entraînement physique, technique et mental l’homme apporte de l’ordre dans ce qui était désordonné et imprévisible. L’expérience complète nécessite à nouveau de se confronter au chaos si l’on veut évaluer la pertinence de l’entraînement mis en place. Ce chaos retrouvé permettra à nouveau de modifier l’entraînement pour qu’il soit plus pertinent et efficace. Plus les situations de combat à l’entraînement se rapprochent d’une agression réelle plus elles peuvent servir de repère pertinent permettant de réajuster l’entraînement.
Aujourd’hui, pour des personnes qui ne sont pas des professionnels de la sécurité ou du maintien de l’ordre, il est généralement rare de faire régulièrement l’expérience d’une confrontation réelle. Les mises en situations et les assauts réalisés à l’entraînement permettent de se rapprocher au plus près d’une situation réelle mais ne l’égalent jamais. A l’entraînement, même s’il est intense, sérieux et sévère il existe toujours une part de coopération du partenaire. On fait varier ce degré de coopération lors des entraînement du maximum au minimum mais pour des raisons de sécurité, notamment, il subsiste toujours une part d’aide du partenaire car celui-ci reste un partenaire et n’est jamais un adversaire.
Pour le pratiquant d’arts martiaux et de karaté, il est donc important de s’observer avec honnêteté et de comprendre que l’entraînement est une chose et la réalité une autre. Se tester de temps en temps en acceptant des combats rudes, un comportement non coopératif du partenaire nous rappelle souvent rapidement à nos limites et à la difficulté de contrôler une situation chaotique. Finalement, la plus grande difficulté et le plus grand danger dans les arts martiaux n’est pas l’adversaire mais l’illusion dans laquelle on se complait.
N’hésitez pas à faire part de vos expériences et de votre vision de l’entraînement et des arts martiaux dans un commentaire. Je vous en remercie d’avance.
Areski
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