Dans ce magnifique et inspirant ouvrage, Daniel Jacquet nous fait découvrir les livres de combat ainsi que l’univers des pratiques martiales de l’époque médiéval. Il nous explique comment se déroulaient certains combats et qu’ils n’étaient pas réservés aux seuls chevaliers. Il explique par exemple comment se déroulaient les combats judiciaires qui permettaient de régler les conflits entre citoyens, entre conjoints ou autres. Je vous propose de présenter brièvement ce livre et surtout de faire quelques liens avec le karaté, notamment l’étude des katas.Daniel Jacquet est un chercheur associé à l’université de Tours. Il est diplômé en histoire médiéval et enseignant-chercheur à l’université de Genève et Lausanne de 2007 à 2015. Il s’est imposé comme une référence dans l’étude des arts martiaux à l’époque médiévale.
Dans son livre « Combattre au Moyen Âge » paru aux éditions Arkhé, Daniel Jaquet nous fait part de ses réflexions et de ses analyses issues de l’étude des premiers livres de combat qui apparurent dès 1300. Les premiers sont des manuscrits, puis quand les moyens le permettront certains seront imprimés. Beaucoup de ces livres traitent de l’escrime avec différentes épées ou dagues mais pas seulement. La lutte est alors souvent considérée comme le noyau commun des méthodes de combat, la base de la formation du combattant. Daniel interroge sur la motivation des auteurs à écrire ces livres mais aussi sur leurs utilités pratiques. En effet, aussi précis et descriptifs peuvent-ils être, ils ne dévoilent jamais les secrets de l’escrime qui nécessite toujours un vrai professeur. Le travail de recherche ne s’arrête pas à l’utilisation des épées, il nous éclaire sur la façon de porter l’armure et l’utilisation d’autres armes telles que la hache par exemple. Daniel Jacquet fait voler en éclat des idées reçues sur les combats et le maniement des armes du Moyen Âge. Il nous apprend, entre-autre, que lors d’un tournoi chevaleresque le but n’était pas spécialement de déterminer un vainqueur mais de montrer un beau spectacle. Ainsi, les deux protagonistes pouvaient être acclamés par le public, félicités et remerciés par le seigneur sans qu’un classement ne soit établi. L’aspect spectaculaire est souvent mis en exergue, même lors des duels.L’efficacité sans le panache n’était alors, semble-t-il, pas suffisante. Ce livre nous apprend également que le but du combat n’était pas la mise à mort de l’adversaire. C’est pourquoi il y avait à cet effet des codes et des règles. Par exemple, lors des duels à l’épée, les coups d’estoc étaient interdits car mortels. Seul les coups de taille étaient autorisés. Les coups d’estoc étaient donc réservés pour le champ de bataille. Le Moyen Âge n’était pas une époque de sauvages, bien au contraire, il y avait un savoir-vivre et des principes permettant de préserver la vie.
Le parallèle entre les livres de combat du Moyen Âge et les katas du karaté m’ont tout de suite sautés aux yeux. Dans les deux cas nous avons un moyen pour garder une trace des connaissances concernant le combat et ses techniques. Daniel Jaquet s’interroge sur les motivations des auteurs de ces livres à coucher sur papier ou peaux leurs connaissances. Plusieurs raisons sont évoquées comme le fait de conserver une trace pour ne pas oublier le répertoire technique, que ce soit à l’usage de l’auteur même, pour des fins d’enseignement, ou bien pour ses élèves afin qu’ils puissent étudier en dehors de la présence du professeur. Cependant, aucun secret de combat n’est dévoilé et s’est uniquement avec l’éclairage de l’enseignant/auteur que le contenu de ces livres prennent sens et deviennent des vrais outils pour étudier le combat. Le contenu des katas de karaté sont également des compilations de techniques et de principes, mais pas uniquement, qui prennent sens dans la pratique sous la férule d’un professeur expérimenté et averti. Les auteurs des livres de combat et ceux des katas n’existent bien sûr plus aujourd’hui. Ainsi, dans les deux cas, les pratiquants doivent faire des recherches et émettre des hypothèses pour retrouver, quand cela est possible, les subtilités du combat contenus dans ces registres matériels et immatériels.
Dans ce livre, Daniel Jaquet nous explique qu’une même technique peut être nommée, codifiée et illustrée de différentes manières selon les auteurs. Dans les katas de karaté il y a également différentes façons de codifier des principes ou des techniques de combat. Dans les deux cas, nous ne pouvons que faire des hypothèses et il n’est jamais possible d’avoir une confirmation absolue de la justesse de nos résultats.
Daniel Jaquet écrit également sur les savoirs tacites nécessaires pour comprendre et décoder les techniques des livres de combat. Selon lui, il n’y a jamais dans ces livres les choses évidentes qu’il appartient à un combattant du Moyen Âge de connaitre ou concernant le développement du corps lié au mode de vie de cet époque. Ainsi, les capacités physiques d’une personne du XXIème siècle sont différentes de celles d’un individu du XVème siècle. Ceci peut constituer un obstacle majeur pour la compréhension des ouvrages de combat et pour redonner vie aux techniques d’antan. Il en est de même dans les katas et leur codification. Les katas n’étaient pas destinés à des béotiens, il est donc évident que les prérequis, les savoirs tacites nécessaires pour la mise en œuvre de manière réaliste des contenus ne sont jamais montrés.
Les livres de combat du Moyen Âge et les katas de karaté témoignent de la volonté d’adeptes d’arts martiaux de laisser une trace de leurs recherches et de leurs connaissances. Ces témoignages pouvaient être à destination d’élèves ou de simples notes à usage personnel. Le livre pouvait également être un cadeau pour le seigneur qui employait un maître d’arme mais ne remplaçait pas l’enseignement de ce dernier. D’autre part, on ne peut pas comprendre comment combattait les chevaliers si l’on ne fait pas l’expérience de porter une armure d’époque ainsi qu »utiliser les armes de ces dernier. Daniel Jaquet explique qu’un objet statique, comme une épée observée uniquement dans un musée, ne peut pas dévoiler son usage sans une étude dynamique en situation. De la même manière, les mouvements des katas de karaté ne peuvent être compris que s’ils sont mis en situation dans différentes configurations d’agression ou de combat mais également si l’on prend en compte la façon dont les gens s’habillaient à Okinawa selon leur classe sociale par exemple. Daniel Jaquet reste réaliste et objectif sur la capacité que nous avons aujourd’hui de combattre comme au Moyen Âge car notre objectif est avant tout le loisir. En effet, personne n’a besoin de défendre son honneur ou sa vie en armure, avec une hache ou une épée. De plus, il précise qu’il faut être prudent car les documents qui sont parvenus jusqu’à nous ne sont peut-être pas suffisamment représentatifs des techniques et des méthodes d’antan. Pour le karaté, le problème se pose peut-être autrement, nous avons tendance à plaquer sur les katas nos connaissances et pratiques du combat contemporains sur les matériaux du passé.Daniel Jaquet ouvre de nombreuses pistes de réflexion sur le combat au Moyen Âge. Ses analyses, hypothèses et interrogation dépassent largement le cadre de son livre et peuvent s’étendre aux autres systèmes de combat et d’autres époques. En l’occurrence, les pratiquants d’arts martiaux japonais et à fortiori les karatékas, pourront élargir et enrichir leur réflexion grâce au magnifique travail de chercheur de cet auteur.
Je ne peux donc que vivement vous inviter à lire le livre « Combattre au Moyen Âge » de Daniel Jaquet paru chez www.arke-editions.com pour que la culture du combat en Europe éclaire la culture du combat en Asie.
Areski
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