L’importance du mouvement

En combat, les facteurs permettant vaincre un adversaire sont multiples. De plus, il convient également de définir dans quel type de situation, dans quel genre de combat nous souhaitons être performant. Ceci est déjà en soit un sujet à part entière méritant qu’un article y soit consacré mais ce n’est pas tout à fait le sujet de ce présent billet. En lisant la formulation « facteurs de réussite en combat », certains seront tentés de traduire  par « efficacité ». Le problème avec ce terme, c’est qu’on peut y mettre un peu tout et n’importe quoi, un terme fourretout en sorte. Si le raccourci est facile et rapide entre ces deux expressions, il ne s’agit cependant pas tout à fait de la même chose. Le terme « efficacité » renvoie souvent dans l’imaginaire de chacun à une efficacité totale, absolue et intemporelle. Il s’agit d’une illusion ou d’un mythe qui nous éloigne de la réalité du combat et nuit à notre réflexion et notre progression.

Une définition simple de l’efficacité pourrait être « atteindre son objectif ». Avec cette définition, nous pouvons avoir un regard circonstancié sur la recherche d’efficacité. Ainsi, si l’on souhaite éviter un combat en quittant un lieu dangereux, ou bien en parlementant et que l’on y arrive, alors nous pouvons dire que notre but est atteint et que nous avons été efficace. Si le but est de gagner une compétition et que l’on devienne le vainqueur, on a été efficace. L’efficacité ne peut se mesurer qu’à l’aune de l’objectif recherché. Le but n’étant pas toujours pour David de terrasser Goliath, il y a plusieurs nuances de l’efficacité. Il nous faut donc être en mesure de moduler notre réponse combative en fonction des circonstances.

Le karaté, influencé par le travail du sabre japonais, s’est orienté vers une recherche d’efficacité en rendant les techniques les plus létales possible. Il s’agissait du combat pour la vie, couper ou être coupé. Pour se rapprocher de la recherche du sabre, une des voies adoptées par le karaté fut celle du travail de la puissance avec son corolaire qui est l’amélioration de la vitesse d’exécution. La puissance des frappes devait ainsi égaler le tranchant d’une lame. Pour cette raison, peut-être, avons-nous souvent tendance à mettre beaucoup d’emphase sur la puissance des techniques. La casse de planches, tameshiwari, permettait de montrer combien les techniques pouvaient être puissantes et dangereuses. Cependant, la planche ne bouge pas et ne se défend pas. Ainsi, même si la casse (tameshiwari) peut être un exercice intéressant en soi, il n’est aucunement une preuve d’efficacité. Dans le même registre, la lame du sabre bien que tranchante ne remplace pas l’art de son maniement. Ainsi, la recherche de puissance bien qu’intéressante et nécessaire tend cependant à oblitérer d’autres facteurs de la performance en combat, notamment l’importance du mouvement, de la mobilité.

Il est tout à fait louable et pertinent de développer la puissance, encore faut-il que les techniques atteignent leur cible avec 100% de l’énergie produite. Pour cela, il faudrait que l’adversaire ne perçoive pas l’attaque, sinon l’impact serait amoindri par un recul ou tout autre mouvement de protection. Pour atteindre un tel résultat, il faudrait donc ne pas faire d’appel et ne pas trahir nos intentions par des gestes annonciateur, des crispations ou des tensions . Hélas, plus nous voulons aller vite, plus nous voulons être puissant, plus nous mettons de l’intention, plus nous devenons sujet d’attention pour l’adversaire. En effet, le langage de notre corps donne des signaux que l’adversaire peut lire et utiliser pour sa défense. La vitesse seule n’est donc pas suffisante en combat, il faut également avec une stratégie, réussir à tromper l’adversaire et savoir se placer pour que les coups partent d’une position où il seront moins visibles, et pourquoi pas invisibles. En observant des matchs de boxe, on se rend compte que de nombreux K.O sont le résultat de techniques qui arrivent de manière inattendue. Le boxeur recevant un tel coup n’a alors pas le réflexe de se protéger par un petit mouvement qui atténuerait l’impact. Dans ce cas de figure, même des frappes peu puissantes arrivent à mettre hors de combat des colosses. Ainsi, ne travailler qu’un seul facteur de la performance en combat, en l’occurrence la puissance, c’est négliger d’autres aspects qui sont tout aussi importants, sinon plus.

Quand j’ai commencé le karaté, un de mes professeurs insistait sur la mobilité. Il me reprochait d’être beaucoup trop statique. Cependant, bien que je comprenais le concept de la mobilité, notamment pour que l’adversaire ait du mal à me cadrer, personne ne me donnait les outils me permettant de bouger intelligemment et efficacement. L’apprentissage de la mobilité n’est pas toujours intégré dans le cursus du pratiquant d’une manière rationnelle et systématique.

Quand on y réfléchit un petit peu, il est évident que le mouvement est partout. L’univers est en mouvement, les êtres vivants sont en mouvement et même les objets qui semblent inertes sont en mouvement. En effet, toute chose est composée d’atomes qui sont en mouvement et qui contiennent des particules qui gravitent autour d’un noyau. Ainsi, le mouvement est l’expression de la vie et de tout ce qui est. Cette notion de mobilité est si évidente qu’au final nous oublions de l’étudier et de l’utiliser. Une autre raison qui tend à rendre notre pratique statique est peut-être à rechercher dans la démarche pédagogique.

Pour faciliter l’apprentissage, l’enseignant élabore une progression allant du simple vers plus de complexité, partant du statique vers la mobilité. Quand nous exécutons des techniques sur place, celles-ci sont puissantes et nous sommes stables. Cet état nous rassure et flatte également notre ego. Nous oublions alors qu’il ne s’agit que d’une étape, un tremplin pour passer de la technique statique à la technique en mouvement. Ce travail statique rend également difficile la gestion de la distance, que ce soit en attaque ou en défense.

Un autre problème dans beaucoup d’école de karaté réside dans l’idée du coup décisif. Cette idée intéressante est cependant souvent traduite par un coup unique, le fameux coup qui tue…. chose difficilement réalisable en combat. Le concept du coup unique décisif est intéressant car il demande un engagement total en réalisant l’unité corps/esprit/technique (shin, gi, tai). Ce coup décisif ne doit pas cependant exclure un enchaînement stratégique de coups, de saisies et de déplacements pour mettre l’adversaire dans une posture où il ne peut pas faire autrement que de recevoir la frappe ultime susceptible de mettre fin au combat. C’est un peu le coup de grâce du matador qui après avoir épuisé et affaibli le taureau avec son équipe, le tue.

Dans certaines écoles de karaté, la notion du « coup fatal unique » tend à réduire le spectre technico-tactique tout en plongeant le pratiquant dans l’illusion d’une efficacité absolue qu’il ne peut jamais vérifier à l’entraînement puisque ses coups sont retenus et contrôlés. Ce principe est également utilisé dans les assauts conventionnels des passages de grade. Par exemple, en ippon gumite, sur une attaque unique il convient de riposter avec une technique unique. Les assauts conventionnels sont de bons exercices pour démarrer la pratique du travail à deux à condition de faire évoluer le protocole vers plus de mouvement, plus de mobilité et plus de réalisme. Ainsi, on peut mieux se préparer à l’éventualité d’une réelle confrontation. En effet, ce n’est pas parce-que l’on fait un exercice de débutant avec plus de puissance que l’on progresse et que l’on développe de réelles capacités combatives. La démarche pédagogique ne doit pas s’arrêter au formalisme exigé dans les assauts conventionnels si l’on souhaite progresser en combat pour être en mesure de pouvoir se défendre si les circonstances l’exigent. Mettons ici en garde le lecteur qui pourrait se méprendre sur le propos, il ne faut pas confondre mobilité et déplacement avec les sautillements que l’on voit actuellement dans certains combats de compétition.

Le travail en mouvement, l’exécution des techniques avec de la mobilité supposent que le partenaire soit également en mouvement. Il y a donc deux dimensions à travailler : la maîtrise de ses propres déplacements et la prise en compte de ceux du partenaire. En ce qui concerne notre propre mobilité, celle-ci va dépendre de notre capacité à conserver un certain relâchement. Si nous sommes tendus, si nos muscles se tétanisent à cause des émotions, par exemple, alors notre liberté de mouvement sera restreinte ou disparaîtra. Il nous faudra donc travailler sur le contrôle des émotions pour être en mesure de bouger correctement. Pour y parvenir, nous avons un outil, la respiration. En effet, si l’on arrête de respirer, nos muscles n’étant plus alimentés en oxygène finissent par se tétaniser et arrêtent de nous obéir. Il est donc vital et primordial d’insister sur le travail de la respiration pour continuer à avoir un contrôle sur ce ce qui se passe en nous et à l’extérieur de nous en situation de stress.

Certains arts martiaux, comme l’aikido, mettent au cœur de leur système l’importance du mouvement. Les techniques d’aikido ne fonctionnent que si elled sont accompagnées d’un mouvement continu. Dans cette discipline, la technique est d’abord le mouvement du corps, l’action des mains n’est qu’une extension des déplacements. Il en est de même en systema où le mouvement est un des principes fondamentaux. Le corps sort de la trajectoire de l’attaque tandis que les bras et les jambes frappent ou saisissent. Le mouvement est la condition pour que le geste fonctionne, il permet de déséquilibrer avec facilité, de se placer derrière l’adversaire pour ne pas être vu et de créer des ouvertures pour enchaîner des frappes. Effacer le corps, le déplacer, le sortir du couloir de l’attaque est ce qu’il y a de plus efficace et de plus économe. Il est facile de comprendre pourquoi le mouvement est la défense la plus efficace en observant comment il est difficile d’attraper une poule ou une souris. Ces animaux sont plus petits que nous, moins puissants, et pourtant nous n’arrivons pas à les attraper facilement.

La pratique du karaté peut donc évoluer du statique vers le dynamique. L’étude des mouvements sur place est nécessaire dans un premier temps mais il faut rapidement évoluer vers une pratique plus mobile où l’on utilise les esquives par exemple. Les positions très basses peuvent être un handicap au déplacement continu, à moins que l’on ai vraiment forgé des jambes puissantes avec la souplesse articulaire qui va avec. Une proposition est, également, de faire évoluer le travail conventionnel avec un démarrage des exercices en mobilité, autant pour l’attaquant (tori) que pour le défenseur (uke). Pour cela, on peut faire le ippon-gumite alors que l’on marche doucement et librement pour conserver une distance de sécurité avec l’attaquant. Cette notion de déplacement va complétement changer les difficultés de l’exercice autant pour tori que pour uke.

Pour introduire plus de mobilité il est nécessaire de graduer le travail en modulant la vitesse d’exécution en commençant à vitesse lente pour progressivement aller plus vite. Ainsi nous pourrons plus facilement prendre en compte d’autres paramètres comme la distance, le contrôle, l’adaptation et travailler en sécurité.

La mobilité ne consiste pas uniquement à se déplacer avec les jambes. Elle inclue aussi une plasticité et une souplesse du corps. Un corps rigide qui ne bouge pas, qui ne vibre pas, est en réalité faible et ne peut pas transmettre toute sa puissance. Toute les grandes structures comme les ponts, les tours, les grattes-ciels, ont de la flexibilité et bougent, autrement elles ne tiendraient pas et se briseraient. La souplesse est donc l’alliée de la force, de la solidité. Il est donc également important de développer la sensibilité du corps et sa capacité à être souple, fort et coordonné. Quand on observe les grands maîtres on peut voir ces qualités dans leur travail, ils sont détendus quand il le faut et brièvement tendus quand cela est nécessaire.

Le développement de la mobilité ne peut se faire qu’en conscience et de manière personnalisée. Chacun bouge à sa façon et il convient donc de trouver sa façon de se mouvoir et de se déplacer intelligemment. En effet, il suffit d’observer les gens marcher dans la rue, chacun a une démarche, une attitude unique, telle une empreinte. La pédagogie du moule, la formation du pratiquant par l’acquisition de standards n’est qu’un passage devant aboutir à l’exploration de son propre langage corporel, de sa propre grammaire du mouvement. En empruntant ce cheminement, chaque pratiquant trouvera sa façon de faire du karaté en y révélant sa personnalité.

Areski

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