Quand la pratique devient une habitude

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Le karaté est une discipline de répétition. À chaque entraînement, nous reproduisons des mouvements déjà exécutés des centaines, parfois des milliers de fois. Nous répétons les mêmes techniques, les mêmes kata, les mêmes exercices fondamentaux. Cette répétition est au cœur du processus d’apprentissage. Pourtant, elle contient également un danger : celui de transformer la pratique en habitude vide.

Lorsque nous débutons, tout est nouveau. Chaque mouvement demande de l’attention. Chaque correction apporte une découverte. Le regard est frais, curieux, disponible. Le débutant progresse souvent rapidement parce qu’il est pleinement présent à ce qu’il fait.

Avec les années, les choses changent. Les techniques deviennent familières. Les gestes s’automatisent. Cette évolution est normale et même nécessaire. Mais il arrive parfois qu’une forme de routine s’installe. Nous continuons à pratiquer, mais sans toujours être véritablement présents à notre pratique. Le corps est au dojo tandis que l’esprit vagabonde ailleurs.

Je me suis souvent demandé pourquoi certains pratiquants semblaient continuer à progresser après vingt ou trente ans de pratique alors que d’autres donnaient l’impression de stagner malgré une assiduité comparable. La réponse ne réside probablement pas dans le talent ou les capacités physiques. Elle tient davantage à la qualité de l’attention portée à la pratique.

Il est possible d’exécuter un kata sans réellement le pratiquer. Il est possible d’effectuer un kihon sans véritablement étudier la technique. Il est même possible de passer plusieurs heures au dojo sans apprendre grand-chose. La répétition seule ne garantit pas le progrès. Encore faut-il que cette répétition soit habitée par une intention.

Cette idée me rappelle une réflexion que l’on retrouve dans de nombreuses traditions martiales : ce n’est pas ce que l’on fait qui importe le plus, mais la manière dont on le fait. Deux pratiquants peuvent réaliser exactement le même exercice. L’un cherche simplement à terminer la série demandée. L’autre observe son équilibre, sa respiration, ses tensions, ses déplacements. Extérieurement, leurs mouvements sont semblables. Intérieurement, leur pratique est très différente.

La sincérité joue ici un rôle essentiel. Être sincère dans sa pratique, c’est accepter de voir ce qui est réellement présent plutôt que ce que l’on aimerait voir. C’est reconnaître ses erreurs, ses limites, ses habitudes. C’est accepter d’être corrigé même après de nombreuses années de pratique. La sincérité demande une certaine humilité. Elle suppose que l’on renonce à l’idée d’être arrivé quelque part.

L’une des difficultés du pratiquant expérimenté est précisément de conserver cette capacité à apprendre. Plus nous accumulons de connaissances, plus nous risquons de croire que nous savons. Or, dans les arts martiaux comme dans beaucoup d’autres domaines, la conviction de savoir peut devenir un obstacle à l’apprentissage.

Les maîtres japonais parlent souvent de shoshin, l’esprit du débutant. Cette expression ne signifie pas qu’il faut rester ignorant. Elle désigne plutôt une attitude intérieure faite d’ouverture, de curiosité et de disponibilité. Le débutant ne sait pas encore. C’est pourquoi il observe, il écoute et il apprend. Le pratiquant avancé doit retrouver volontairement cette qualité de présence s’il souhaite continuer à progresser.

Je pense que la pratique du karaté ne consiste pas seulement à accumuler des techniques. Elle consiste également à apprendre à être présent. Présent à son corps. Présent à son partenaire. Présent à l’instant. Chaque exercice devient alors une occasion d’approfondir sa compréhension plutôt qu’une simple tâche à accomplir.

Cette présence n’est jamais acquise définitivement. Certains jours, l’esprit est dispersé. D’autres fois, la fatigue ou les préoccupations prennent le dessus. Il ne s’agit pas de rechercher une perfection impossible mais de revenir régulièrement à cette question simple : suis-je réellement en train de pratiquer ?

Peut-être est-ce là l’un des grands défis des disciplines de longue haleine. Non pas continuer malgré les années, mais continuer à regarder avec des yeux neufs ce que l’on croit déjà connaître.

Au fond, la qualité d’une pratique ne se mesure pas uniquement au nombre d’années passées sur les tatamis ni au grade que l’on porte autour de la taille. Elle se mesure à la capacité que nous conservons de rester attentifs, curieux et sincères.

L’engagement nous permet de rester sur la voie. La présence donne vie à cette voie. Sans elle, la pratique risque de devenir une simple habitude. Avec elle, chaque entraînement redevient une occasion de découvrir quelque chose de nouveau, sur le karaté comme sur soi-même.

Areski

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